Ou La folie
des grandeurs… Ce titre, bien qu’ayant déjà servi à une comédie
franchouillarde bien connue des programmateurs hertziens en mal d’inspiration,
pourrait se révéler le complément idéal d’une évocation de Jean-Sébastien
Bach, dont la vie n’a pourtant rien eu de burlesque.
En effet, malgré
l’austérité du personnage, ce mastodonte de la musique baroque a, dès le début,
eu coutume de tout faire en grand. En très grand. Outre le fait de posséder le
catalogue le plus fourni de l’histoire de la musique, le Monsieur manifeste un
goût indéniable pour le gigantisme au sein de l'architecture même de ses
compositions ; il manie en effet des structures musicales monumentales, à
l’image des orgues sur lesquelles il joue et des cathédrales où il officie,
toute sa vie durant. Il propose en effet une œuvre dense et complexe, faisant
invariablement appel à la virtuosité de l’interprète. Bach est un boulimique de
notes et de fioritures mélodiques foisonnantes, qui feront la richesse de son
art du contrepoint, style qu’il portera à son apogée, s’inspirant de l’art de
Buxtehude (qui lui donnera quelques ficelles), mais l’emmenant bien plus
loin, au-delà des limites de la perfectibilité. Beaucoup de notes, donc. Trop,
aux yeux de l’Eglise protestante, méfiante quant au caractère fleuri de l’art,
et qui reprochera souvent au musicien ses innovations audacieuses au cours des
services. JSB applique pourtant les préceptes calvinistes avec ferveur, lui
qui a grandi dans un climat familial religieux.
Il naît en 1685 à
Eisenach (Allemagne) au sein de la 5e génération d’une dynastie de
musiciens d’office. C’est le 8e enfant de la fratrie (pour asseoir sa
conception hyperbolique de la vie, lui-même aura 20 rejetons), et c’est son père
qui lui dispense le premier son éducation musicale. Le bambin apprend vite, est
curieux de nature et doté d’une intelligence certaine, doublée d’un don pour la
musique dont on cerne aisément l’origine. Le père de Bach décède lorsque
celui-ci a 10 ans, et Jean-Sébastien est pris sous l’aile de son frère aîné. Ce
denier, organiste de métier et élève de Pachelbel, peaufine son éducation
musicale, et dégottera une place à son benjamin à la manécanterie de Lüneburg.
Au contact de musiciens de tous horizons, il assimile divers styles musicaux
d’Allemagne du Nord et de France, notamment au contact d’un élève de
Lully (Thomas de la Selle). Il entame par ailleurs une
correspondance avec Couperin. Diplômé de la manécanterie, il maîtrise la
facture des instruments, les techniques instrumentale et vocale, la composition,
l’improvisation et la pédagogie, disciplines qui lui permettront de décrocher
quelques postes prestigieux en tant qu’organiste, professeur ou maître de
chapelle. Il dirigera notamment l’orchestre et le chœur du Duc de Weimar, puis
devient Kappelmeister à la cour du prince Léopold d’Anhalt à Cöthen (1717), où
il accouchera d’une grande partie de ses œuvres profanes. Ses œuvres
instrumentales pour luth, violon (sonates et partitas pour violon solo),
clavecin, (premier livre du Clavier bien tempéré), violoncelle (Suites
pour violoncelle seul), et les fameux six Concertos Brandebourgeois
datent de cette période, ainsi que la Passion selon Saint-Jean, prélude à
l’œuvre liturgique colossale qui suivra.
Il finira sa vie et
sa carrière en tant que Cantor à Leipzig (1723), où il couchera sur papier la
majeure partie de son corpus de musique religieuse, son poste lui imposant de
fournir de nombreuses partitions pour 4 églises de la ville : une cantate pour
chaque dimanche et chaque jour de fête, ainsi que les pièces musicales données
lors des grandes circonstances de la vie publique ou politique. C’est ainsi
qu’il enfantera plus de 300 cantates, soit l’équivalent de 5 années complètes de
cycle liturgique. Dans ses travaux titanesques, il est aidé de sa nouvelle
épouse Anna Magdalena, qui, musicienne elle aussi, se charge de la
retranscription des partitions. Bach composera notamment pour son soprano de
femme les fameux Petits livres de notes d’Anna Magdalena Bach, manuel
encore utilisé aujourd’hui dans les conservatoires pour l’apprentissage du
piano. Il perd la vue en 1745 et cesse de travailler. Il meurt en Leipzig en
1750, à 65 ans, une longévité démesurée pour l’époque… Il laisse derrière lui
des chefs-d’œuvre de la trempe de la célébrissime Toccata et Fugue en ré
mineur BWV 565, du Klavier-Übung, du deuxième livre du Clavier
bien tempéré, de L’Offrande musicale, ou de L’art de la fugue.
On lui doit également un colossal corpus pour orgue, 4 Passions (dont une
à deux chœurs, la fameuse Matthaeus-Passion), un Magnificat, trois
oratorios, et son testament musical, écrit de 1723 à 1749, la Grande Messe en
si mineur.
Après son décès, la musique de Bach, très largement non publiée,
tombera dans l’oubli, car passée de mode. Mozart sera un des premiers à
la redécouvrir et à s’inspirer de l’art du contrepoint du maître pour son
Requiem, ou sa symphonie Jupiter, dont le 4e mouvement
est une combinaison de forme sonate et de fugue à 5 voix, dans le plus pur style
de Bach. Certains passages de la Flûte enchantée relèvent aussi de cette
technique, dense et complexe. Beethoven, pour sa part, s’inspire de l’art
du Cantor de Leipzig pour ses Variations Diabelli pour piano. Par
ailleurs, le compositeur à moitié sourd se penchera avec attention sur la
Grande Messe en si mineur et s’en inspirera pour accoucher de sa Missa
Solemnis. Ce n’est qu’en 1829 que Mendelsshon-Bartholdy fait rejouer
la Passion selon Saint-Matthieu et permet ainsi d’exhumer durablement ce
ténor du baroque qu’était Bach. Les Romantiques allemands utilisent alors son
héritage, en l’adaptant aux goûts du XIXe siècle (on pense à Brahms ou
Wagner, notamment dans son Tristan und Isolde). Même mort et
enterré, Bach a donc de tout temps continué malgré lui à faire dans le
gigantisme, en inspirant les plus grands cadors de la musique occidentale… La
folie des grandeurs a parfois du bon. Même si, au contraire de Gérard
Oury, celle de Bach ne lui vaudra sans doute jamais d'être programmé en prime
time.
(Source : AlloMusic)