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Le privilège de se faire pomper ses pages les plus catchy à des fins bassement mercantiles n’est pas uniquement réservé à Mozart ou à Vivaldi. Bizet est également une grande victime de la niaiserie publicitaire. Peut-être même la plus grande.
Qui a oublié ces ménagères en extase frétillant devant un nouveau substitut de Javel en chantant des fadaises saponifères sur l’air de l’habanera de Carmen ? Personne, a n’en pas douter, tant la bêtise de ce spot est tenace. Ceci dit, les publicitaires connaissent leur boulot : ils n’ont pas choisi cet air au hasard. Carmen est en effet l’opéra français le plus populaire au monde, et l’habanera sans doute la mélodie la plus entêtante de sa partition. Cette œuvre est également la dernière du compositeur, fauché à 36 ans par les complications rhumatismales et cardiaques entraînées par une baignade trop fraîche (gelée, en vérité) dans les eaux de la Seine. Il venait juste de trouver sa voie. Quel gâchis. Bizet commence pourtant son parcours musical tôt ; il est le fils d’un coiffeur perruquier mélomane et sa mère, pianiste amateur, possède un niveau musical plus que correct. Son oncle François Delsarte est par ailleurs un professeur de chant renommé dans l’Europe entière, et c’est à 9 ans que le petit Georges franchit le seuil du Conservatoire de Paris.
Il en ressort couvert de médailles, de prix et de distinctions de toutes sortes récompensant son sérieux et son talent. En 1857, il remporte le premier prix d’un concours d’opérette organisé par Jacques Offenbach avec son opéra bouffe Le Docteur Miracle (ex-aequo avec un certain Charles Lecoq), puis dans la foulée, gagne le prestigieux Grand Prix de Rome de composition musicale. Il reste donc en résidence à Rome durant 5 années, et y affûte sa plume. A son retour en France, il se consacre à l’enseignement et continue de composer sans relâche. Le 3 mars 1875, le jour de la première de Carmen, il est fait Chevalier de la Légion d’honneur. Le 29 mai de la même année, il pique une tête dans le fleuve et décède quatre jours plus tard dans les circonstances décrites plus haut.
Malgré la précocité de son décès, l’homme est le père de quelques autres pièces savoureuses, comme l’opéra bouffe Don Procopio (1958-9), les opéras Les Pêcheurs de perles (1863), L’Andalousie (1864) et La Jolie Fille de Perth (1866), la Symphonie en ut majeur (1855), la suite orchestrale Jeux d’enfants (1871), Le Chant du Rhin (musique pour piano, 1865), la cantate Clovis et Clothilde (1857) ou encore toute une flopée de mélodies bien senties, telles les six chansons folkloriques Chants des Pyrénées, la Berceuse (1868), la Coccinelle (1868), la sérénade Ô quand je dors (1870) ou le Chant d’amour (1872). Mais c’est sans conteste Carmen qui remporte tous les suffrages et a assuré la postérité de son géniteur. Ecrit en 1875 sur un livret d’Henri Meilhac et Ludovic Halévy d’après la nouvelle éponyme de Prosper Mérimée, l’opéra connaît dès sa création (le 3 mars 1875 à l’Opéra comique de Paris) un succès qui ne s’est jamais démenti.
La preuve, on l’entend encore aujourd’hui partout, parfois à
tort et à travers. Souvent, même, malheureusement. Les ayant droits doivent
d’ailleurs fréquemment se retourner dans leur tombe et maudire les lois
régissant le domaine public. Et Bizet doit danser la séguedille dans son caveau
du Père-Lachaise.
(Source : AlloMusic, Sophie Noël)