Leonard Cohen : "Hallelujah" - Un tube, une histoire
Grand parmi les grands, Leonard Cohen est toujours actif, notamment sur scène. Fort d'une carrière de plus de quarante ans, il est bien évidemment l'auteur de nombreux classiques, comme Suzanne, So long, Marianne, The Sisters of Mercy, Dance Me to the End of Love, The Partisan, Hey, That's No Way to Say Goodbye ou I'm Your Man. Au panthéon des chansons de Cohen, Hallelujah occupe néanmoins une place un peu à part : si la plupart des compositions de l'artiste canadien ont été maintes fois refaites par les artistes les plus variés (avec même quelques fameux tribute-albums à la clef), on pourrait dire que les reprises de Hallelujah sont plus connues que l'originale !
C'est d'ailleurs déjà grâce à une reprise de l'une de ses chansons que Leonard Cohen a démarré sa carrière musicale : c'est en effet via l'interprétation signée Judy Collins de son morceau Suzanne que le poète-écrivain-chansonnier se fait connaître en 1966. Par la suite, sa carrière de chanteur connaît un succès critique et public important, faisant de lui l'égal d'un Bob Dylan. Ainsi, après une période de silence discographique d'environ quatre ans, l'auteur de Suzanne réapparaît dans les bacs en 1984 avec son septième album studio : "Various Positions". Cependant, vers la fin des années 1970, la folk intimiste et lettrée de Cohen n'est déjà plus guère en phase avec un public américain qui se tourne déjà vers les rythmes nerveux et les ambiances tendues de la new-wave. Pourtant, après les expérimentations pop réalisées par le producteur Phil Spector sur "Death of a Ladies' Man" (1977), et l'alliance entre folk et jazz oriental sur "Recent Songs" (1979), ce nouvel opus intègre des sons de synthé tout à fait dans l'air du temps, sans pour autant dénaturer le côté dépouillé et sensible des compositions de Leonard Cohen. Le disque est le fruit d'une collaboration avec le producteur John Lissauer, avec qui Cohen avait déjà tenté d"enregistrer "Songs for Rebecca" en 1975, un album resté inachevé.
Mais le label de l'artiste, Columbia, ne raisonne qu'en termes de ventes : pour lui, la musique de Leonard Cohen n'est plus viable commercialement – du moins sur le territoire américain. De fait, la maison de disques refuse de commercialiser "Various Positions" aux États-Unis ! Le président de la major company, Walter Yetnikoff, convoque même Cohen dans son bureau pour lui déclarer : "Écoute Leonard : nous savons que tu es génial, mais nous ne savons pas si tu es encore valable." Du coup, c'est le label indépendant Passport Records qui se charge de la diffusion du disque en Amérique en février 1985, soit trois mois après sa sortie effective au Canada et en Europe, en décembre 1984.
Mais ce dont Columbia ne s'est pas aperçu, c'est que ce disque comporte quelques-unes des plus belles chansons jamais écrites par Cohen. Ainsi, Dance Me to the End of Love, qui ouvre la première face du 33 tours, reste encore l'un des titres les plus emblématiques de Cohen... à égalité avec la chanson qui ouvre la face B du vinyle : Hallelujah. Ce titre sort en 45 tours uniquement en Europe (via CBS), en même temps que l'album.
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On ne peut pas dire que c'est un "tube" à proprement parler, mais la trace que cette chanson laisse dans le patrimoine musical mondial est néanmoins considérable ! Déjà, de par son texte cryptique, qui mélange religion et sexualité, ce morceau trouble grandement les auditeurs et provoque de nombreux débats au sujet des messages que Leonard Cohen a voulu faire passer. De plus, ce titre, qui emprunte à la fois à la valse et au gospel, marque une prédominance inédite des chœurs féminins, d'autant que l'album lui-même bénéficie d'une plus grande participation de la chanteuse Jennifer Warnes. Il faut aussi noter que lors de ses prestations scéniques, en 1988 et 1993, Cohen change la quasi-intégralité du texte de la chanson – à l'exception du dernier couplet. Par la suite, "Various Positions" réintègre le catalogue de Columbia, qui réédite alors la discographie intégrale de Leonard Cohen en CD.
C'est à la faveur de cette réédition que l'œuvre de Leonard Cohen est en quelque sorte redécouverte, et que paraît ainsi, en 1991, un tribute-album de haute volée : "I'm Your Fan", sur lequel figure la première reprise marquante d'Hallelujah par John Cale (ex-Velvet Underground). Le chanteur-pianiste avait au préalable demandé à Cohen de lui envoyer les textes de la chanson, et le Canadien lui avait alors faxé pas moins de quinze pages de paroles ! Cale s'était alors contenté de reprendre les passages qui lui plaisaient le plus. Il n'empêche que cette version fervente influence toutes celles qui viennent après, et guide même les futures interprétations live de Cohen lui-même. C'est d'ailleurs la reprise de Cale qui figure dans le film "Shrek" – bien que, bizarrement, elle ait été remplacée sur le CD de la B.O. par une version quasi identique mais signée, elle, par Rufus Wainwright.
C'est en 1994 que paraîtra la reprise la plus fameuse d'Hallelujah : celle de Jeff Buckley. Plébiscitée par la critique et le public (mais surtout à titre posthume), elle s'inspire elle aussi de l'aspect élégiaque de la relecture de Cale, et y ajoute le lyrisme écorché du défunt chanteur. Le fait que cette réinterprétation par Buckley ait été considérée comme l'une des plus belles chansons du siècle, a sans doute poussé bien d'autres artistes à s'y intéresser. À ce jour, on compte ainsi près de deux cents reprises différentes d'Hallelujah – qui apparaît aussi régulièrement dans des bandes son de films ou de séries télévisées. Parmi les nombreux artistes ayant repris le titre de Leonard Cohen (à moins que ce ne soit plutôt la version de Jeff Buckley), on compte des gens aussi divers que Bon Jovi, Bob Dylan, K.D. Lang, Alexandra Burke, Il Divo, Lisa Lois, le duo Justin Timberlake & Matt Morris, le quatuor norvégien Espen Lind, Kurt Nilsen, Alejandro Fuentes & Askil Holm, ou encore notre Benjamin Siksou national. Interrogé en avril 2009 sur l'impact d'Hallelujah, Leonard Cohen a déclaré qu'il trouvait ironique le fait qu'il existe autant de reprises de cette chanson, alors que sa maison de disques ne souhaitait même pas la sortir à l'origine. Il concluait sa déclaration ainsi : "Je trouve que c'est une bonne chanson, mais je pense que trop de gens l'interprètent." À bon entendeur...
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Doit-on prendre des risques lorsqu'on atteint un âge canonique ? Que reste-t-il à prouver à l'une des voix graves les plus célèbres de la musique ? Qu'a-t-elle encore à chanter ? Les réponses à ces questions, et plus encore, sont dans le nouvel album de Leonard Cohen.Un mal pour un bien. C'est à une escroquerie perpétrée par l'entourage professionnel de l'auteur de Suzanne que l'on doit le retour sur scène de ce fringuant septuagénaire. Voici quatre ans, délesté de quelques cinq millions de dollars, il s'est décidé à renflouer les caisses en continuant ce qu'il fait de mieux : écrire, composer et chanter. Quatre ans après son grand retour en tournée, le voici à la sortie des studios, avec "Old Ideas".Et l'on aurait tort de croire, à cause des années, Leonard devancé. Si "Old Ideas", comme l'annonce son titre à valeur de programmatique, n'a rien de surprenant, cet opus 2012 a le mérite de symboliser la cohérence de son auteur avec le reste de sa discographie. Suite adéquate de "Dear Heather", paru en 2004, le disque correspond à un Leonard Cohen dernière manière, débarassé des synthétiseurs qui ont longtemps habité son œuvre, en gros à partir du sublime "I'm Your Man" jusqu'à "Ten New Songs".Que l'on arpente donc "Old Ideas" comme l'on visiterait un monument du patrimoine sans que les outrages du temps n'aient effacé les mentions gravées sur ses frontispices. Dès le premier titre, Going Home, le caractère introspectif et la mise en scène de soi (le chanteur se désigne lui-même par le prénom Leonard) s'encapsulent dans le minimalisme des arrangements : contrechants gospel, volutes de clavier et de cordes, percussion épisodique. Des éléments qui, développés plus avant, auraient conduit à l'indigestion.Mais, comme un peintre jouant de petits traits de bistre, Leonard Cohen dirige sa musique à dose homéopathique, sans jamais chercher à la gonfler inutilement, aussi bien qu'il se réfère à son passé discographique : le beau Amen (réponse pleine d'espérance amère à son classique Hallelujah) oscille du banjo à l'orgue de barbarie en passant par un solo de cuivre opportun, Darkness déconstruit dans son introduction le finger-picking qui fit tout le sel du grand précédent, "Songs of Leonard Cohen", quand Crazy to Love You renoue justement avec la formule guitare sèche-voix des sixties.Relativisme vocal oblige, il faut bien sûr prendre son parti, comme toujours, de l'organe du poète canadien et de ses inflexions typiques ; des particularités, tant au niveau d'une tessiture grave que de l'intermittente atonie, qui poussent pourtant l'interprète au sommer de son art. Comme Tom Waits dans ses moments calmes, Leonard Cohen est sans doute l'un des seuls chanteurs contemporains à réussir une mélodie monotone sans susciter l'ennui, comme l'atteste Anyhow notamment.Si chaque artiste escroqué pouvait réaliser pareil coup de maître après avoir autant marqué jadis la musique contemporaine, il serait érigé quelques stèles à des types foncièrement véreux dans la grande salle du Rock'n'Roll Hall of Fame.
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